Paul Méfano portrait d'un artiste

 

Paul Méfano est né le 6 mars 1937 à Bassora, en Irak. Il est  l'élève d'Andrée Vaurabourg-Honegger, Darius Milhaud et Georges Dandelot au Conservatoire de Paris. Il suit également les cours de Pierre BoulezKarlheinz Stockhausen et Henri Pousseur à Bâle. Il assiste notamment aux concerts du Domaine musical ainsi qu'aux séminaires de Darmstadt et entre dans la classe d'Olivier Messiaen au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. En 1965, il est joué pour la première fois sous la direction de Bruno Maderna au Domaine musical. De 1966 à 1968, il séjourne aux Etats-Unis, puis passe une année à Berlin sur une invitation de l'Académie allemande d'échanges culturels. De retour en France en 1970, il se consacre à la composition, à la direction d'orchestre et fonde en 1972 l'Ensemble 2e2m. Il est directeur du Conservatoire de Champigny-sur-Marne (1972-1988), puis enseigne la composition et l'orchestration au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (1989-1995). Enfin, il est nommé directeur du Conservatoire National de Région  de Versailles en Septembre 1996. Chevalier de l'Ordre du Mérite (1980), Grand prix national de la musique (1982), Commandeur de l'Ordre des Arts et Lettres (1985), Prix Sacem de la musique symphonique (1989).

 

Entretien

Alexis Galpérine et Jean de Spengler

Alexis Galpérine :  Peux-tu préciser le contexte dans lequel est né ce projet d’hommage à Paul Méfano ?

Jean de Spengler : près de deux années se sont écoulées depuis sa disparition en septembre 2020. Peu après sa mort, l’idée s’était naturellement imposée de publier un CD en forme d’hommage, un objet qui avait également à nos yeux une dimension personnelle et affective puisqu’il devait réunir plusieurs œuvres directement liées à notre relation et à notre travail avec Paul.

AG : oui, des pages qui, d’une certaine manière, retracent un peu de notre histoire à ses côtés, en tant qu’interprètes et en tant qu’amis ; et s’il est avéré que la musique sollicite au plus haut point la mémoire privée, on peut assurément croire et espérer que ce disque, en l’occurrence, touchera aussi d’autres auditeurs !

JdS- Parmi ces partitions, citons NGC 602 (quatuor à cordes) et Le Bestiaire des Particuliers, créées par le Quatuor Stanislas, mais aussi Pré-NGC 602 et Alone, pour violon seul, dont tu es le dédicataire, ou encore Batro que tu as créé avec le violoncelliste David Simpson. Quant aux arrangements-paraphrases des valses d’Emile Waldteufel, groupées sous le titre « Mon ami Emile », ils réveillent aussi les échos du passé puisque, m’as-tu dit, c’est la toute première œuvre que tu as jouée avec l’Ensemble 2e2m.

AG- Je me souviens parfaitement de cette première répétition. C’est Paul lui-même qui m’avait emmené à Champigny-sur-Marne, au siège de son Ensemble. C’était au siècle dernier, si je puis dire ! en 1998, si je me souviens bien. D’emblée, nous nous étions « trouvés » et la conversation s’engagea sur des sujets qui nous tenaient à cœur. A propos des valses de « son ami Emile », il me dit de fort belles choses sur la nostalgie, concept essentiel à ses yeux, et les pouvoirs sans pareil de la musique pour en réveiller les échos. Il se disait hanté par les mondes disparus, ceux de Mozart ou de Mahler. Ce fut le tout début d’une de ces grandes amitiés que l’on compte sur les doigts d’une seule main dans le cours d’une existence. Plus tard, tu allais à ton tour faire cette expérience : tout, chez Paul, respirait la poésie. Il en mettait en toute chose, jusqu’aux faits en apparence les plus anodins, jusqu’à créer un effet décalé par rapport au réel, dont il magnifiait par là-même la présence. Le sens du tragique se mêlait à la dérision, et le sacré coexistait avec des traits ou des attitudes du plus haut comique. Rien de prémédité dans ses fameuses provocations ou, si l’on veut, sa radicalité. Aucune pose, jamais ! mais une originalité profonde, authentique, toujours « aux confins de… », aurait dit Valéry, toujours en quête d’une « nouvelle fraîcheur », aurait dit Cocteau, et certainement à la recherche de l’inouï et du mystère qui s’y attache.

JdS- Cet aspect des choses et les différentes facettes du personnage ne m’avaient pas échappé, et dans les dernières années de sa vie – celles où je l’ai vraiment connu – sans doute ces tendances s’étaient-elles accentuées, dont les contradictions dissimulaient mal, de mon point de vue, une impeccable rectitude dans son rapport à son art, mais aussi, sans doute, dans son rapport à la morale.

AG- Tu ne te trompes pas, et Mauricio Kagel, demandant un jour des nouvelles de Paul, avait eu ce mot : « Comment va cet homme si noble ? »

JdS- La formule est belle, certes, mais elle est surtout parfaitement exacte. Je reviens sur ce que tu as dit au sujet de ses traits de caractère et des incompréhensions qu’ils ont pu susciter…

AG-… une quête de sens mêlée à un goût immodéré pour le nonsense

JdS-Oui. Peut-on parler à ce sujet d’humour juif ?

AG- Sans doute, et l’on retrouve cette dualité ou cette ambiguïté dans son rapport au religieux, qui évitait, comme dans son art, toute notion d’affirmation. Cela dit, et pour autant que j’aie le droit de m’aventurer sur ce terrain, la judéité, ou la condition juive, peut-être plus que le judaïsme proprement dit, était, m’a-t-il semblé, un élément essentiel de son être. La tendresse qu’il manifestait à l’endroit de Waldteufel s’inscrit très clairement dans ce contexte : un musicien allemand pour les Français, français pour les Allemands, et juif pour tout le monde ! (On pense inévitablement à la phrase célèbre de Mahler sur le même thème).

JdS- Quand nous avions joué les trois valses salle Poirel, Paul était venu et nous avait donné un texte qui éclaire sa démarche : « Ecrire des transcriptions des valses de Waldteufel à la fin du XXème siècle si barbare peut paraitre saugrenu, bourgeois, hors de propos ! Mais comment ignorer que le maitre de la valse en France est bien Emile Waldteufel ? Son destin m’a paru étrange, car son œuvre s’inscrit dans la mémoire collective comme un évidence et pourtant son nom est oublié ! J’aime cette musique au-delà du phénomène social qui l’a suscitée, et lui rendre hommage dans le cycle « Mon Ami Emile » a été pour moi une belle aventure ; florilège, évocation quasi théâtrale en un moment de détente et de jeu, car nous savons qu’à certains niveaux d’apparente futilité il existe quelques profondeurs, quelques éclats secrets… »

AG- C’est tout Paul ! Surtout la dernière phrase. Ces transcriptions, en vérité, sont plutôt une relecture, qui mêle un art extrêmement raffiné dans les choix d’instrumentation et de savoureux parfums surannés – délicieuses « fausses notes » et sonorités qu’on croirait sorties tout droit d’un kiosque de ville d’eau sous le Second Empire. « Evocation théâtrale »… Tout est dit, et nous sommes loin du respect scrupuleux des textes originaux dont Schönberg, Berg et Webern avaient fait preuve dans leurs propres transcriptions des valses de Johann Strauss. Dans « Mon Ami Emile », il s’agit bien d’une création singulière, à la fois distanciée et pleine d’empathie pour un compositeur voué à un quasi anonymat, et pour les grâces d’un monde condamné dont les vraies/fausses frivolités, comme dans un film de Lucchino Visconti, laissent apercevoir, ici et là, le masque du tragique.

JdS- Parlons maintenant d’Alone…

AG - Encore une histoire d’oubli ou de remontée de la mémoire, car c’est une page écrite dans les années 50 et qui fut créée en … 2000 !

JdS- Elle gisait, dit-on, au fond d’un meuble et attendait qu’un violoniste veuille bien sonner l’heure de l’éveil…

AG- Dit comme cela, cela a un petit côté conte de fée ! qui se prête mal à l’esprit de la pièce. Encore que… Pourquoi pas ?! Paul aimait cette œuvre. Il la jugeait tout à la fois datée (très années 50, avec ses idiomes et ses tics post sériels attendus) et éminemment personnelle. « C’est moi, totalement moi », disait-il, presque surpris par cet aveu. Il me l’a dédiée dès la dernière note éteinte, lors de la création, comme on scelle définitivement un pacte d’amitié. La pièce est superbe, profondément habitée, nourrie de visions évanescentes et de traits de feu, d’arêtes vives et de magma en fusion, énigmatique mais claire dans ses visées essentielles.

JdS- Pré NGC 602, en revanche, fut écrit directement à ton intention.

AG- La pièce a surgi comme dans un rêve, littéralement ! car, en visite chez Paul et Jacqueline à Chilly-Mazarin, je m’étais laissé aller à une sieste d’après-déjeuner. Paul était à sa table à côté de moi. Au réveil, il me tendit une feuille de papier à musique entièrement remplie d’une forêt dense de signes et de figures solfégiques. « Tiens, c’est pour toi », me dit-il. Je croyais qu’il parlait d’une ébauche, eh bien pas du tout ! Le morceau était complet et n’avait plus qu’à être peaufiné, retravaillé. Il fut, en vérité, à peine retouché.

JdS- Quand on sait le mal qu’il avait à composer, surtout dans ses dernières années, on ne peut qu’être surpris par la spontanéité de ce premier jet.

AG- Je ne prétends pas avoir été un inspirateur, ce jour-là, mais peut-être un déclencheur, une présence – même endormie ! – presque un prétexte…

JdS- Ce que tu ignorais, c’est que cette pièce était la première pierre d’un chantier plus vaste : un quatuor à cordes. Elle fut, en effet, le noyau autour duquel plusieurs ramifications souterraines allaient proliférer jusqu’à créer un tissu complexe fait de multiples racines enchevêtrées.

AG- Pour le quatuor, je peux revendiquer le rôle de « mouche du coche », qui houspille et encourage tout à la fois ! Je tenais beaucoup à ce que Paul aille au bout du projet qui t’avaitpromis et qu’il n’était pas question d’abandonner dans le cimetière des inachevés. Et nous avons vraiment interrogé la partition dans ses moindres détails. Je possède encore le manuscrit et je compte le donner au fonds Méfano de la Bibliothèque universitaire de Strasbourg.

JdS- On a parlé, à propos de cette œuvre, de ramifications, de racines. Paul en donnait une autre image. Selon lui, « le titre fait référence à une nébuleuse magnifique, un jeune amas d’étoiles situé dans le Petit Nuage de Magellan, une galaxie satellite de la Voie Lactée. Cette nébuleuse a été le point de départ fascinant, l’étincelle qui enclencha la réalisation du quatuor ». Et il ajoutait : « J’aurais aimé illustrer la couverture de la partition avec la vue de NGC 602 saisie par le télescope spatial Hubble ». Pré NGC 602, la pièce pour violon seul ayant servi de tuteur à son prolongement, fut écrite en février 2013, et le quatuor fut mis en route en mars 2013.

AG- L’écriture en est radicale (sourdine de plomb tout au long de la page solo !), avec des couleurs et des modes de jeu diversifiés et particuliers…

JdS- Cependant, la forme est perceptible puisque la proposition initiale du violon soliste se distribue ensuite très subtilement entre les différentes voix du quatuor. Les modes de jeu évoluent d’une manière kaléidoscopique en chaque instrument. Les étagements et couleurs, si personnels, respectent la transparence auditive de l’écriture d’une « objective cruauté », comme disait Paul avec gaité ! L’œuvre, commande du Ministère de la Culture, fut créée le 8 décembre 2014 à Nancy, salle Poirel, à l’occasion du 30ème anniversaire de l’Ensemble Stanislas, auquel elle est dédiée.

AG- Avec Le Bestiaire des Particuliers, parodie du Bestiaire de Poulenc, le moins qu’on puisse dire est qu’on change de registre…

JdS- Pour le moins ! La veine comique éclate ici, à grand renfort « d’objective cruauté » ! Je remarque au passage qu’il n’est pas si fréquent dans le monde de la musique d’aujourd’hui, souvent sombre et tourmentée, pour ne pas dire hantée par des visions de chaos et même d’apocalypse, d’exposer le rire, même grimaçant, de façon aussi directe, et immédiatement reçue comme telle par le public. Tu peux en juger : alors que le bestiaire de Poulenc, sur des poèmes d’Apollinaire, met en scène le dromadaire, la chèvre, le dauphin ou la carpe – animaux somme toute charmants – Méfano, lui, célèbre le staphylocoque doré, le morpion, le pou, l’asticot et le moustique !!! sur des textes de Michel Calet et de Fred Poulet. Voilà ce qu’il en dit : « Ce bestiaire est fantasmé à partir de cinq pièces extraites de deux recueils pour chant et piano, Le Bestiaire des Affreux de François Bou, en signe d’amitié, d’estime, et avec mes humbles excuses pour m’être éloigné en une caricature infâme du texte original ».

AG- Avec Batro, Paul change à nouveau radicalement de registre. Le titre est la traduction enfantine du mot « patron » (employé alors ironiquement pour désigner le père de famille) telle qu’elle apparut dans la bouche de sa fille Lucie, âgée de 3 ou 4 ans. Un peu plus tard, lorsqu’elle commença à étudier le violon au conservatoire de Versailles, Paul voulut écrire pour elle un morceau à caractère pédagogique accompagné par un violoncelle. Il s’agissait, entre autres choses, de familiariser les apprentis instrumentistes avec l’écoute affinée des quarts de tons. Le moins qu’on puisse dire est que le projet didactique fut un échec, car on voit mal des enfants s’attaquer à une telle pièce. Paul s’en est vite rendu compte et il en fit une version simplifiée, intitulée Petit Batro (que nous avions créée en Suisse – souviens-toi – en l’église de La Sage).

JdS-je m’en souviens en effet avec émotion. Pour ce qui concerne Batro, tu en as assuré la création avec David Simpson à Rome, dans la grande salle de l’Accademia Santa Cecilia.

AG- C’était dans le cadre d’un festival Scelsi (dont Paul fut un proche) et les grandes perspectives de la ville éternelle se mêlent, dans mon souvenir, aux exécutions de la musique si singulière de Scelsi sous la direction de Paul ; des souvenirs lumineux parmi lesquels Batro, pièce heureuse et ensoleillée, trouve naturellement sa place. Cependant, pour moi, une tonalité plus grave s’attache également à cette musique. Pour information, il faut savoir que Alone et Batro firent l’objet de deux vidéos où ils accompagnent le déroulé de tableaux de Nathalie Méfano, la fille ainée de Paul et Jacqueline, disparue très jeune. Elles ont été publiées sur le Net. Ce projet, réalisé par le compositeur Laurent Martin, avait été suivi de près par Paul. On peut y voir, notamment pour Batro, une sorte d’extension de la dédicace originelle en direction de ses deux enfants.

 

*Le Bestiaire des Particuliers

Textes de Michel Calef (1/3/4/5) et de Fred Poulet (2) 

  • Le Staphylocoque doré

      Emissaire de Râ, le staphylocoque doré,

      Arde ses rayons dans le corps fiévreux qui le porte.

      Digne comme pharaon, sa coque est la tiare des deux Nils !

      Et sa puissance aussi dévastatrice.

  • Le Morpion no2

Tadidadadidadidadadidada, ah ! (refrain)

On en fait des croix, on en fait des ronds, dans une cage d’encre noire (refrain)

Pour conjurer, dans nos toisons, Hon ! sa ténacité notoire (refrain).

On en fait des croix, on en fait des ronds, en math et en histoire,

Du sale petit morion, dans une cage d’encre noire (refrain).

  • Le Pou

Tu te grattes le tête !

Est-ce intelligence ?

Est-ce réflexion ?

Que non !

C’est le pou qui avance, et fait fuir sa maîtresse !

  • L’Asticot

Lentement, il progresse dans le sein de Gé.

Il aère sa terre mère, et en fait un gruyère.

Festin de merle, est-il donc musicien ?

En serpentant les volutes de ses anneaux, luisant sous la pluie.

Et dire qu’il va finir au bout d’un hameçon.

 

  • Le Moustique

Il fonce en piqué, zéro japonais.

Son bruissement hurle comme le Stuka !

Je l’ai raté ! je me suis claqué ! Il a déjà fuit !

La vache ! Non !

Le moustique.